J’irai revoir la Normandie

Après une toute petite pause familiale et festive, j’ai repris le Tour de France à pied à Berville/Mer. De là, en 8 étapes et 210 kms, j’ai randonné dans le Calvados jusqu’à Grandcamp-Maisy. En ce mois de septembre 2017 bien frais et arrosé, j’ai réussi à passer le plus souvent entre les gouttes, du moins les très grosses, ce qui m’a évité de trop pester contre les vêtements imperméables en fait pas imperméables. Surtout les amis, ne croyez pas tout ce qui est écrit sur les étiquettes, et même les conseils éclairés et professionnels de Samuel ne peuvent rien contre la dure réalité textile. Et pour ajouter à la grisaille générale, le parcours du GR223 n’est pas le plus intéressant qui soit, bien sûr Honfleur, Trouville, Deauville, Cabourg sont pleins de charme, mais la côte est plate, on traverse les grandes cultures monotones de l’arrière-pays, et pour couronner le tout, le tourisme internsif de la région n’incite pas l’autotochtone au contact attentif autre que commercial. Bon, le gris peut parfois être clair, et il y a eu tout de même de belles éclaircies.

          

Memory business

Depuis le 30 avril que je marche à travers la France, des Vosges à l’Argonne, des Ardennes à la Picardie, mes pas m’ont mené sur bien des lieux de bataille, bien des nécropoles, bien des lieux de mémoire de la Grande Guerre,  celle de nos grands-parents ou de nos arrière-grands-parents. Ici, en Normandie, depuis les environs de Caen jusqu’à Ste-Mère-Eglise, je suis plongé dans la mémoire du débarquement du 6 juin 44, et des longs jours qui ont suivi jusqu’à la percée décisive de mi-juillet. La bataille de Normandie, c’est 37 000 morts alliés et 55 000 Allemands. Des plages, des kilomètres de plage,  où certains jours de ce septembre le temps était aussi mauvais qu’en ce 6 juin, gris, avec des vagues déferlant suite à la tempête de la veille, peu de vestiges, si ce n’est les indestructibles blockhaus du Mur de l’ Atlantique, des musées, Pegasus bridge, Juno, Sword, Omaha, Utah, tous payant, et des cars de touristes, des voitures, des camping-cars, des vélos, un marcheur solitaire un peu perdu au milieu de cette agitation mémorielle

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Une fois de plus, ce qui rend le mieux la réalité impalpable de la guerre, des combats, de la violence, des souffrances de tous ces gars, c’est une nécropole. Et le Mémorial américain de Colleville/Mer remplit parfaitement ce rôle. C’est une enclave extra-territoriale de USA, gérée par la National Guard, et une fois de plus, une fois encore, les petites croix blanches alignées ont parlé

petite vidéo      Mémorial américain Colleville/Mer

 

A la rencontre des amis

Je suis le Lagardère de la randonnée. Si tu ne viens pas au marcheur, le marcheur ira à toi, non d’une botte secrète! Il y a la botte Couch Surfing qui m’a permis de passer une bonne soirée avec Phil qui m’a accueilli chez lui à Honfleur.

Https://www.couchsurfing.com

A Cabourg, j’ai squatté une maison avec la complicité active des propriétaires. Après vidéos explicatives et acrobaties qui feraient rire même un cambrioleur débutant, j’ai réussi à trouver les clés. Un grand merci à Muriel et Daniel!                                                                  

Et puis, et puis, et puis….. il y a Jacques et Dominique, Dom, ma contradictrice « c’est-terrible-c’est-la-cata-on-va-tous-mourir » préférée. C’était début septembre, avant Le Havre, un petit message de Jacques , on est en vacances dans le coin en camping-car, on descend vers Le Havre, et si on essayait de se voir, pas de problème on se rappelle, bon ça marche, demain à midi rendez-vous sur la plage. Ce qui fut dit, fut fait. Un super moment, une belle preuve d’amitié, je sais qu’ils ont sacrifié quelques expos pour ce bref moment de partage, eux l’ont fait, d’autres non……                                      

Les clochers bien sûr!

Mon pote, il m’aurait dit, bon les clochers c’est bien, mais les détails, le détail mon ami! Lui il aurait fait cette photo ci sans doute.



 

 



 

Lettre à Raphaël

Raphaël,

du 29 août au 4 septembre, mon Tour de France à pied par les chemins de grande randonnée me menait, sur le GR21, du Tréport au Havre, en 7 étapes et 180 kms. Je savais que ton arrivée était imminente, mais ces événements là ne se commandent pas. Déjà un truc pour lequel je suis obligé de te dire  » tu comprendras plus tard ».

Me voilà donc cheminant sous le soleil jeudi 31 août, entre Varengeville/Mer et St Valéry-en-Caux. À Varengeville, j’ai pu admirer le cimetière marin où est inhumé Georges Braque, et les magnifiques vitraux qu’il a créés pour l’église adjacente.

Il est un plus de 15H, et voilà que ton père, mon fils, m’appelle pour m’annoncer LA nouvelle, il est né, c’est un gars, il se prénomme Raphaël , tout s’est bien passé, très vite, la maman, ta maman va bien, je suis heureux, très heureux, je regarde autour de moi et je me dis que décidément il y a des merveilles si on sait les voir. Désormais, ce monde t’appartient aussi, Raphaël.

GR21. Sotteville/Mer

 

 

GR21. Sotteville/Mer

Ces premiers instants de la vie, et heureusement, cela va durer un moment, sont ceux de l’innocence, de la sensibilité et donc de la Beauté. De mon cheminement, en Normandie en ce moment, je te livre l’expérience qu’il faut profiter du beau dès qu’il est là, et tant qu’il est là. Il est des lieux magiques au bord des falaises, parfois une lumière extraordinaire comme  en baie de Somme, mais aussi des parcours de liaison sur le macadam inintéreressants, par exemple contourner les centrales nucléaires de Penly et Paluel. Le beau est rare, il faut le prendre et s’en inspirer dès qu’il se présente à soi.

Je veux te parler aussi de ce qui n’existe pas encore pour toi, qui n’existe d’ailleurs pas dans l’absolu, et qui pourtant guide chacun d’entre nous, voire parfois nous obsède, le temps. On peut l’avoir au poignet avec sa montre, on peut aussi l’avoir sous les pieds en marchant. Je t’explique. Une peu avant Dieppe, le chemin traverse ce que l’on appelle aujourd’hui le Camp de Cesar, et qui est en fait un ancien oppidum gaulois édifié il y a 2 500 ans, sur un plateau surplombant la mer, avec une valleuse qui menait à celle-ci et constituait un port d’échouage ( la falaise s’est effondrée et se trouve maintenant 30 m au-dessus de la mer), le tout ceint par une levée de terre de 12 m de haut sur 3,6 kms, enceinte et fossé existant encore. Des hommes, des femmes, des enfants vivaient là, à l’abri, travaillaient , cultivaient leurs champs, pêchaient, allaient et venaient. Et le plus extraordinaire est que le chemin sur lequel je marchais et qui traversait tout droit cet espace, est le même, oui le même que celui qui traversait cet oppidum il y a 100 générations. Ce temps-là, le temps de ceux qui nous ont précédés, t’appartient aussi désormais, leur histoire, celle-ci particulièrement ou une autre, est ton histoire, elle te fera  tel que tu seras. Comme je te l’ai déjà dit, tu comprendras plus tard…et ce sera ta Force.

Le Camp de Cesar
Le Camp de Cesar
Le Camp de Cesar
Le Camp de Cesar

Tu l’auras compris, notre planète est belle tout autant par ce qu’elle nous offre spontanément que par ce que nous, les humains, donc toi aussi, en faisons. Les éléménts, le vent, l’eau, les tempêtes, les failles dans le plateau calcaire, l’érosion, les forces permanentes et parfois brutales qui animent notre Terre ont fait ces fameuses valleuses de la côte normande. Je peux te dire que ça monte et ça descend, c’est très raide et cela fait mal au jarret. Et oui, la beauté se mérite, et parfois nécessite la force pour l’atteindre.

Valleuse

Avant de terminer, je voudrais te dire que l’amitié est un bien précieux qu’il faut cultiver et préserver. Comme tous les sentiments humains, elle est soumise aux aléas, aux variations, aux passions, aux déceptions. L’amitié apporte souvent de la joie, aussi de la peine, du chagrin de temps à autre. Parfois, brutalement, elle peut ne devenir qu’un souvenir,  une petite boule rouge au fond de ton cœur. Chacun essaie d’entretenir cette petite flamme à sa manière. Moi, pendant ce Tour de France à pied, c’est en photographiant les clochers des villages de France. Encore un truc que je t’expliquerai plus tard.

Raphaël, bienvenue dans l’humanité
Ta naissance est un bonheur, un cadeau qui t’est fait, un moment unique que chacun a vécu, mais dont on n’a jamais ni souvenir ni conscience.
C’est un des mystères de la vie qui nous est donnée, et l’on passe beaucoup de temps à retrouver vainement la mémoire de cette expérience extraordinaire. Quelles que soient les formes symboliques ou spirituelles que l’on approche, ce n’est jamais qu’un pis-aller par rapport à l’expérience fondatrice de notre venue au monde. Ce n’est pas un truc que je t’expliquerai plus tard, seule la Sagesse pourra le faire.

Raphaël, je t’aime déjà très fort, j’espère pouvoir être longtemps pour toi ton Papy marcheur et te raconter de belles histoires. N’oublie pas de dire à ton grand frère que je l’aime aussi fort que toi, et sois gentil, quand tu en auras l’occasion, de lui transmettre cette lettre qui vaut tout autant pour lui.